Sebastien Faure, “A word to my dear friends in the AFA” (1928)

This is the second of two previously untranslated sections of “The Anarchist Synthesis.”

Un mot à mes chers amis de l’Association des fédéralistes anarchistes (l’AFA)

Mes chers amis,

Je vous connais presque tous personnellement et je sais quel est votre état d’esprit.

J’ai le sentiment que tous vous approuverez l’initiative que je prends et qu’aurait pu prendre tout comme moi n’importe lequel d’entre vous, s’il y eût songé.

Vous estimerez donc que, d’une part, il convient de répandre à profusion cette idée de la « Synthèse anarchiste » servant de base à un regroupement entièrement nouveau des forces anarchistes et que, d’autre part, il faut de toute urgence, donner à cette idée une forme pratique, une application positive.

Notre organisation (l’AFA) date d’hier. Cette extrême jeunesse lui vaut le précieux avantage de n’avoir pas été mêlée — en tant que groupement — aux déplorables conflits qui rongent et affaiblissent notre mouvement.

Je vous confie le soin de répandre partout la bonne nouvelle de la « synthèse anarchiste ». C’est à vous que les circonstances confèrent le droit et imposent le devoir de regrouper, sur la base de cette synthèse loyalement et fraternellement appliquée, les forces anarchistes résidant en France. Vite, vite, prenez à votre tour l’initiative de ce regroupement.

Convoquer, dès que possible, tous les camarades de votre localité ou quartier — sans distinction de tendance — que vous savez ou supposez être disposés à se grouper ou regrouper pour donner à notre chère propagande plus de cohésion, de rayonnement et d’efficacité.

Mettez en pratique ce paragraphe de notre projet d’organisation : « Chaque groupe fixera lui-même son mode de recrutement et d’organisation intérieure. »

Gardez-vous de demander à qui que ce soit qu’il abdique quoi que ce soit de ses préférences personnelles. Que chacun, au contraire, reste fidèle à la fraction qui cadre le mieux avec son tempérament, sa formation libertaire, sa conception anarchiste, les moyens de propagande dont il dispose, les méthodes de combat auxquelles il est le plus apte, le milieu de travail ou d’agitation auquel il appartient, le genre de vie qu’il mène, ses occupations professionnelles, etc., etc.

Il n’est pas question de fabriquer une sorte d’anarchiste-type tiré à quelques milliers d’exemplaires, et, partant, dénué de toute personnalité, caractère propre ou originalité.

Il s’agit seulement de rassembler, dans une atmosphère de franchise et de bonne amitié, tous ceux qui luttent activement contre l’exploitation et la domination que subissent individuellement et collectivement tous ceux qui travaillent à la conquête positive, pour tous et pour chacun, du bien-être et de la liberté.

Le champ est vaste. Que chacun y choisisse sa place. Mais que d’efforts peuvent être associés !

Antiparlementaire, anticapitaliste, antireligieux, anti-étatiste, antimilitariste ; est-il un anarchiste, un seul, qui ne soit pas tout cela ?

Faites appel à tous.

La confiance, l’élan, l’enthousiasme renaîtront. Que de grandes et fortes actions nous pourrons engager et que de belles et nobles campagnes nous pourrons entreprendre et mener à bien, coeurs fraternels et bras unis !…

Chers compagnons !

On ne manquera pas de ricaner, par-ci, par-là, et de se livrer aux plaisanteries faciles sur cet appel à l’embrassade générale.

Vous ne vous laisserez pas émouvoir par ces ricanements.

Ne vaut-il pas mieux, entre anarchistes, s’embrasser que se mordre, travailler ensemble que les uns contre les autres, vivre en paix que se faire la guerre ?

Nous sommes à la fois pleins de haine et d’amour.

Notre haine, nous en dirigeons toutes les forces contre les tenants et suppôts de l’Autorité.

Notre amour, nous en gardons tous les ressorts puissants pour les associer à ceux des anarchistes qui, comme nous, aiment la liberté luttent pour elle.

Que, à l’exception de ceux qui, réfractaires à l’idée même de l’organisation, préfèrent militer isolément, tous les compagnons apportent leur adhésion à notre association. Qu’ils se rallient aux groupes déjà existants. Que, dans les localités où il n’y a pas de groupe, ils en forment un et travaillent ensuite à le rendre nombreux et actif.

Attelons-nous à la besogne. Consacrons-nous à celle-ci avec passion et persévérance.

Sébastien FAURE

A word to my dear friends in the Association of Anarchist Federalists (AFA)

My dear friends,

I know nearly all of you personally and I know your state of mind.

I have the feeling that all of you would approve of the initiative that I am taking and that any one of you would have taken, if you had thought of it.

So you will appreciate that, on one hand, it is suitable to spread profusely this idea of the “Anarchist Synthesis,” serving as the basis for an entirely new regrouping of anarchist forces and that, on the other hand, it is an urgent necessity to give that idea a practical form, a positive application.

Our organization (the AFA) is quite new. That extreme youth brings it the precious advantage of not having been mixed up — as a group — in the regrettable conflicts that weaken and eat away at our movement.

I entrust to you the task of spreading the good news of the “anarchist synthesis” everywhere. It is to you that circumstances confer the right and impose the duty to group together the anarchist forces residing in France on the basis of that synthesis, faithfully and fraternally applied. Quickly, quickly, take, in your turn, the initiative in this regrouping.

Summon, as soon as possible, all the comrades of your locality or quarter — without distinction of tendency — that you know or suppose to be inclined to group or regroup in order to give more cohesion, influence and effectiveness to our dear propaganda.

Put into practice this paragraph from our plan of organization: “Each group will decide for itself the methods of recruitment and internal organization.”

Beware of asking anyone to surrender any of their individual preferences. On the contrary, let each remain faithful to the fraction that best suits their temperament, to their libertarian development, their idea of anarchism, the means of propaganda to which they are inclined, the methods of combat in which they are most capable, the environment, for labor or agitation, to which they belong, the type of life that they lead, their professional occupations, etc., etc.

There is no question of fabricating a sort of model anarchist, reproduced in some thousands of copes, and consequently devoid of any personality, character or originality.

It is simply a question of gathering, in an atmosphere of openness and good friendship, all those who struggle actively against the exploitation and domination endured, individually and collectively, by all those who work toward the positive conquest of well-being and liberty for each and for all.

The field is vast. Let each one choose their place there. But so many efforts can be associated!

Anti-parliamentary, anti-capitalist, anti-religious, anti-statist, anti-militarist; is there an anarchist, just one, who is not all of that?

Appeal to them all.

Confidence, momentum and enthusiasm will be reborn. What great and powerful actions we could undertake and what fine and noble campaigns would could begin and complete , fraternal hearts and arms joined!…

Dear comrades!

They will not fail to sneer, here and there, and to indulge in easy banter about this call to a general embrace.

You will not let yourself be moved by these jeers.

Wouldn’t it be better, among anarchists, to embrace than to bite, to work together rather than against one another, to live in peace rather than make war?

We are, at once, full of hatred and full of love.

As for our hatred, let us direct all of its strength against the disciples and henchmen of Authority.

As for our love, let us preserve all its powerful springs in order to associate them with those of the anarchists who, like us, love liberty and struggle for it.

Let all the comrades, with the exception of those who, resistant to the very idea of organization, prefer to campaign in isolation, become members of our association. Let them join already existing groups. In the localities where there are no groups, let them form one and then work to make it large and active.

Let us set ourselves to the work. Let us devote ourselves to it with passion and perseverance.

 

Sébastien FAURE

Comments Off on Sebastien Faure, “A word to my dear friends in the AFA” (1928)

Filed under 1920s, Sébastien Faure

Sébastien Faure, “An appeal to all the comrades residing in France” (1928)

This is the first of two previously untranslated sections of “The Anarchist Synthesis.”

Appel à tous les compagnons quel que soit leur pays d’origine résidant en France:

Le débat sur la synthèse anarchiste, comme base d’une organisation anarchiste entièrement nouvelle en France est et reste ouvert. Il n’est pas question de l’étouffer. Pour qu’il soit fécond, il est indispensable qu’il se poursuive dans une atmosphère de franchise, de loyauté et de camaraderie. Sinon, loin de cicatriser la plaie, il ne ferait que l’envenimer.

Mais je sais qu’il existe un nombre considérable de camarades qui, las de nos querelles intestines et pénétrés du préjudice incalculable qu’elles portent à notre propagande, aspirent à y mettre fin.

C’est à ceux-là que, sans plus attendre, je m’adresse, au nom de cette initiative individuelle tant en honneur, naguère encore, dans les milieux libertaires.

Et je dis à tous ces camarades sans distinction de tendance: «Ne laissons pas le mal empirer. N’attendons pas qu’il ait fait, dans le Mouvement anarchiste, de tels ravages qu’il faille, pour le ramener au point où il devrait être aujourd’hui, des années d’efforts et de lutte. On a beau mettre les bouchées doubles, le temps perdu ne se rattrape pas. Ne renvoyons donc pas au lendemain ce que nous pouvons et devons faire aujourd’hui même.

Agissons tout de suite.

Gardons-nous de chercher à établir la balance des responsabilités personnelles ou collectives. Reconnaissons sincèrement et courageusement que chacun de nous a sa part de responsabilité. Passons l’éponge sur nos torts réciproques et prenons l’engagement de ne plus remuer ces tristesses.

Faisons à la grande Idée qui nous unit tous: anarcho-syndicalistes, communistes-libertaires ou individualistes-anarchistes, le sacrifice – facile après tout – de nos ressentiments et de nos amours-propres. Une fois pour toutes, sincèrement, véritablement, chassons de notre esprit toute irritation, et de notre coeur toute amertume.

Jamais le resserrement de nos forces n’a été plus indispensable et ne fut jamais plus urgent; aux difficultés de la bataille formidable que nous avons à mener seuls contre le monde d’ennemis que nous avons l’opiniâtre volonté d’abattre, s’ajoute, pressante autant que terrible, la triple menace du fascisme, du bolehevisme et de la guerre.

Hâtons-nous. Ne perdons plus un seul jour.

—–

Les circonstances veulent que, présentement, le coeur de l’anarchisme mondial et le foyer de son activité se trouvent en France. Songeons que par dizaines et dizaines de milliers, des camarades d’origine étrangère sont réfugiés dans ce pays. Ne perdons pas de vue qu’ils placent en nous leurs espoirs et leur confiance; cessons de leur donner l’affligeant spectacle de nos luttes fratricides.

Reconstituons au plus tôt l’immense famille dans laquelle, en attendant que les frontières de leur pays d’origine leur redeviennent accessibles, ces proscrits pourront réchauffer leurs coeurs et conserver, étincelant, le flambeau de leurs convictions.

Ayons conscience que nous quereller, c’est, dans les circonstances actuelles, presque trahir la Cause dont les événements internationaux et l’abominable répression qui en est la suite, nous ont confié la défense sacrée.

Plus nous sommes divisés et plus nous sommes faibles; plus nous redeviendrons unis et solidaires et plus nous redeviendrons forts.

Cette vérité banale, ne l’oublions pas; ne l’oublions plus. Puisse-t-elle désormais, dans toute la mesure du possible, tracer à chacun de nous sa ligne de conduite!

An appeal to all the comrades, whatever their country of origin, residing in France.

The debate on the anarchist synthesis, as the basis of an entirely not anarchist organization in France, is and remains open. There is no question of stifling it. In order that it be fruitful, it is indispensable that it is se carried on in an atmosphere of candidness, faithfulness and camaraderie. If not, far from healing the wound, it would only inflame it.

But I know that there exist a considerable number of comrades who, weary of our intestine quarrels and understanding the incalculable harm that they do to our propaganda, hope to put an end to them.

It is to them that I address myself, without further ado, in the name of that individual initiative that was so honored, not so long ago, in libertarian circles.

And I say to all these comrades, without distinction of tendency: “Let us not allow the evil to worsen. Let us not wait until it has so ravaged the Anarchist Movement that it would require years of effort and struggle to bring it back to the point where it should be today. Doubling our efforts is in vain; the lost time is not recaptured. So do not put off until tomorrow what we can and should due this very day.

Let us act straightaway.

Let us refrain from seeking to establish the balance of individual or collective responsibilities. Let us recognize sincerely and courageously that each of us has their share of responsibility. Let us wipe clean our reciprocal wrongs and make a commitment to no longer stir up these sorrows.

To the great Idea that unites us all, anarcho-syndicalists, libertarian communists or anarchist individualists, let us make the sacrifice — an easy sacrifice, after all — of our resentments and our pride. Once and for all, sincerely, truly, let us chase all irritation from our minds, and all bitterness from our hearts.

Never has the strengthening of our forces been more indispensable, and it has never been more urgent; to the difficulties of the formidable battle that we have to lead alone against the world of enemies that we obstinately wish to cut down, is added the triple menace, as pressing as it is terrible, of fascism, Bolshevism and war.

Let us make haste. Let us not lose one more day.

—–

Circumstances require that, presently, the heart of worldwide anarchism and the center of its activity is found in France. Let us consider that dozens and dozens of comrades of foreign origin are refugees in this country. Let us not forget that they place their hopes and confidence in us; let us quit presenting them the unsettling spectacle of our fratricidal struggles.

Let us reestablish, as soon as possible, the immense family in which, while waiting for the borders of their countries of origin to once again become accessible to them, these exiles could again warm their hearts and preserve, blazing, the torch of their convictions.

Let us be aware that to quarrel is, in the present circumstances, almost treason to the Cause of which international events and the abominable repression that is its sequel have entrusted to us the sacred defense.

The more divided we are, the weaker we are; the more we regain unity and solidarity, the more we regain our strength.

This banal truth, let us not forget it; let us no longer forget it. May it from now on, to the extent it is possible, plot for each of us our line of conduct!

Comments Off on Sébastien Faure, “An appeal to all the comrades residing in France” (1928)

Filed under 1920s, Sébastien Faure

Proudhon, “LVIII. — System of public reason, or social system” (Justice)

LVIII. — Système de la raison publique, ou système social.

Que de fois ne me suis-je pas entendu adresser ce compliment que la critique jalouse se hâterait, pour l’honneur du siècle, de retirer, si elle en comprenait la portée : Vous êtes un admirable destructeur; mais vous ne construisez rien. Vous jetez les gens à la rue, et vous ne leur offrez pas le moindre abri. Que mettez-vous à la place de la religion? Que mettez-vous à la place du gouvernement? Que mettez-vous à la place de la propriété? On me dit à présent: Que mettez-vous à la place de cette raison individuelle, dont, pour le besoin de votre cause, vous êtes réduit à nier la suffisance?

Rien, mon bonhomme; car j’entends ne supprimer rien de ce dont j’ai fait si résolûment la critique. Je ne me flatte que de deux choses : c’est, en premier lieu, de vous apprendre à mettre chaque chose à sa place, après l’avoir expurgée de l’absolu et balancée avec les autres choses; ensuite, de vous montrer que les choses que vous connaissez, et que vous avez tant de peur de perdre, ne sont pas les seules qui existent, et qu’il en est de plus considérables encore dont vous avez à tenir compte. De ce nombre est la raison collective.

On demande le vrai système, le système naturel, rationnel, légitime, de la société, puisque aucun de ceux qui ont été essayés ne résiste à l’action secrète qui le désorganise. Ça été la préoccupation constante des philosophes socialistes, depuis le mythologique Minos jusqu’au directeur des Icariens. Comme on n’avait aucune idée positive ni de la Justice, ni de l’ordre économique, ni de la dynamique sociale, ni des conditions de la certitude philosophique, on s’est fait une idée monstrueuse de l’être social: ou l’a comparé à un grand organisme, crée selon une formule de hiérarchie qui, antérieurement à la Justice, constituait sa loi propre et la condition même de son existence; c’était comme un animal d’une espèce mystérieuse, mais qui, à l’instar de tous les animaux connus, devait avoir une tête, un cœur, des nerfs, des dents, des pieds, etc. De cette chimère d’organisme, que tous se sont évertués à-découvrir, on déduisait ensuite la Justice, c’est à dire qu’on faisait sortir la morale d’une physiologie, ou, comme on dit aujourd’hui, le droit du devoir, de sorte que la Justice se trouvait toujours placée hors de la conscience, la liberté soumise au fatalisme, et l’humanité déchue.

J’ai refuté d’avance toutes ces imaginations, en exposant les faits et les principes qui les écartent à jamais.

En ce qui touche la substantialité et l’organisation de l’être social, j’ai montré la première dans ce surcroît de puissance effective qui est propre au groupe, et qui excède la somme des forces individuelles qui le composent; j’ai donné la loi de la seconde, en faisant voir qu’elle se réduit àune suite de pondération des forces, des services et des produits, ce qui fait du système social une équation générale, une balance. En tant qu’organisme, la société, l’être moral par excellence, diffère essentiellement des êtres vivants, en qui la subordination des organes est la loi même de l’existence. C’est pourquoi la société répugne à tonte idée de hiérarchie, ainsi que le fait entendre la formule : Tous les hommes sont égaux en dignité par la nature et doivent devenir équivalents de conditions par le travail et la Justice.

Or, telle est l’organisation d’un être, telle sera sa raison: c’est pourquoi, tandis que la raison de l’individu affecte la forme d’une genèse, comme on peut le voir par toutes les théogonies, les gnoses, les constitutions politiques, la syllogistique; la raison collective se réduit, comme l’algèbre, par l’élimination de l’absolu, à une série de résolutions et d’équations, ce qui revient à dire qu’il n’y a véritablement pas, pour la société, de système.

Ce n’est pas un système en effet, dans le sens qu’on attache ordinairement à ce mot, qu’un ordre dans lequel tous les rapports sont des rapports d’égalité; où il n’existe ni primauté, ni obédience, ni centre de gravité ou de direction; où la seule loi est que tout se soumette à la Justice, c’est à dire à l’équilibre.

Les mathématiques forment-elles un système? Il ne tombe dans l’esprit de personne de le dire. Si dans un traité de mathématiques quelque trace de systématisation se décèle, elle est du fait de l’auteur; elle ne vient point de la science même. Il en est ainsi dans la raison sociale.

Deux hommes se rencontrent, reconnaissent leur dignité, constatent le surcroît de bénéfice qui résulterait pour tous deux du concert de leurs industries, et se garantissent en conséquence l’égalité, ce qui revient à dire, l’économie. Voilà tout le système social : une équation, et par suite une puissance de collectivité.

Deux familles, deux cités, deux provinces, contractent sur le même pied : il n’y a toujours que ces deux choses, une équation et une puissance de collectivité. Il impliquerait contradiction, violation de la Justice, qu’il y eût autre chose.

C’est pour cela que toute institution, tout décret qui ne relève pas exclusivement de la Justice et de l’égalité, succombe bientôt aux attaques de la critique, aux incursions du libre examen. Car, de même que dans la nature toute existence peut être récusée au nom de la dignité et de la liberté, de même dans la société tout établissement peut être récusé au nom de la Justice ; il n’y a que la Justice qui ne puisse être récusée au nom de rien. La Justice est inamovible, immodifiable, éternelle; tout le reste est transitoire.

Et voilà comment les religions, les constitutions politiques, les utopies de toute espèce imaginées pour la conciliation de l’intérêt individuel et de l’intérêt collectif, mais ayant toutes la prétention de partir de plus haut que la Justice, de faire plus ou mieux que la Justice, de se servir de la Justice au lieu de la servir elle-même, ont fini par être trouvées toutes contraires à la Justice, et, au nom de la Justice, éliminées. Ce sont des créations de l’absolutisme individuel, déguisées sous le masque de la Divinité.

Et il en sera de même aussi longtemps que la pensée de l’absolu restera prépondérante dans le gouvernement des sociétés. Il n’est combinaison de la force et de la ruse, de la superstition et du machiavélisme, de l’aristocratie et de la misère, qui puisse avoir définitivement raison de la Justice. Et si cette Justice est armée de la critique, si vous lui donnez pour appariteur la discussion quotidienne, universelle, des institutions et des idées, des jugements et des actes, la conspiration ne saurait tenir un instant. Au grand jour de la controverse, les monstres que le scepticisme et la tyrannie enfantent seront forcés de fuir et de cacher sous terre leurs faces ridicules.

Autre est donc la raison individuelle, absolutiste, procédant par genèses et syllogismes, tendant constamment, par la subordination des personnes, des fonctions, des caractères, à systématiser la société; et autre la raison collective, faisant partout élimination de l’absolu, procédant invariablement par équations, et niant énergiquement, quant à la société qu’elle représente, tout système. Incompatibilité de formes, antagonisme de tendances : que veut-on de plus pour affirmer la distinction de ces deux natures?

LVIII. — System of public reason, or social system.

How often have I not heard expressed this compliment, which the jealous critic would hasten to withdraw, for the honor of the century, if they understood its significance: You are an admirable destroyer, but you build nothing. You throw people out into the street, but you do not offer them the least bit of shelter. What will you put in the place of religion? What will you put in the place of government? What will you put in the place of property? What will you put in the place of that individual reason, the sufficiency of which you are reduced to denying in the service of your cause [or case]?

Nothing, my good man, for I intend to suppress none of the things of which I have made such a resolute critique. I flatter myself that I do only two things: that is, first, to teach you put each thing in its place, after having purged it of the absolute and balanced it with other things; then, to show you that the things that you know, and that you have such fear of losing, are not the only ones that exist, and that there are considerably more of which you still must take account. Of this order is the collective reason.

We demand the true system, the natural, rational, legitimate system of society, since none of those that have been attempted withstand the secret action that disrupts them. This has been the constant preoccupation of the socialist philosophers, from the mythological Minos to the director of the Icarians. As we have no positive idea of justice, of the economic order, of the social dynamic or of the conditions of philosophical certainty,” we produce a monstrous idea of the social being: we have compared it to a great organism, created according to a hierarchical formula, which, prior to Justice, established its proper law and the very condition of its existence; it was like an animal of a mysterious species, but which, in the manner of all the known animals, must have a head, a heart, nerves, teeth, feet, etc. From this chimerical organism, which all have striven to discover, we then deduced Justice, that is to say that we made morality emerge from physiology or, as they say today, right from duty, so that Justice always found its placed apart from conscience, freedom is subject to fatalism, and humanity falls.

I have refuted in advance all these imaginations, by exposing the facts and principles that exclude them forever.

With respect to the substantiality and organization of the social being, I have shown the first in that surplus of effective (actual) power that is proper to the group, which exceeds the sum of the individual forces that comprise it; I gave the law of the second, showing that it reduces itself to a sequence of weighing and balancing forces, services and products, which makes the social system a general equation, a balance. As an organism, society, the moral being par excellence, differs essentially so much from living beings, in which the subordination of organs is the law of existence. That is why society loathes any idea of hierarchy, and why it has spoken the formula: All men are equal in dignity by nature and must become equivalent in conditions by means of labor and Justice.

Now, as the organization of a being is, so shall its reason be: this is why, while the individual’s reason feigns the form of a genesis, as we see in all the theogonies, gnoses, political constitutions and syllogistics, the collective reason, like algebra, is reduced, through the elimination of the absolute, to a series of solutions and equations, which amounts to saying that, for society, there truly is no system.

Indeed, it is not a system, in the sense that usually attaches to this word, but an order in which all relations are relations of equality, where there exists neither primacy nor obedience, neither a center of gravity nor of direction, where the only law is that everyone submits to Justice, to balance.

Does mathematics constitute a system? It does not occur to anyone to say so. If, in a treatise of mathematics, some trace of systematization is detected, it is due to the author; it does not come from the science itself. It is the same in the social reason.

Two men meet, [mutually] acknowledge their dignity, note the additional benefit that will result for both from the organization [consultation, arrangement] of their industry, and consequently guarantee one another equality, which amounts to saying “economy.” There is the whole social system: an equation [condition of equality] and, consequently, a collective power [might].

Two families, two cities, two provinces contract on an equal footing: there are always just these two things, an equation and a collective power. It would entail a contradiction, a violation of Justice, if there was anything else.

This is the reason why every institution, every decree that does not arise exclusively from Justice and equality, soon succumbs to the attacks of critique, to the incursions of free examination. For just as in nature every existence can be rejected in the name of dignity and liberty, so in society every establishment can be refused in the name of Justice; it is only Justice that cannot be refused in the name of anything. Justice is irremovable, unalterable, eternal; all the rest is transitory.

And that is how the religions, the political constitutions, the utopias of every sort imagined for the conciliation of individual interest and collective interest, but all having the ambition to begin from a place higher than Justice, to do more or do better than Justice, to make Justice serve them instead of serving it themselves, have been found, in the end, to be entirely contrary to Justice, and have, in the name of Justice, been eliminated. they are creations of individual absolutism, disguised behind the mask of Divinity.

And it will be the same as long as absolutist thought remains dominant in the government of societies. It is not the combination of force and fraud, of superstition and Machiavellianism, of aristocracy and poverty, that can definitively defeat Justice. And if that Justice is armed with critique, if you give it as an attendant the daily, universal discussion of institutions and ideas, of judgments and acts, the conspiracy could not hold for an instant. In the bright light of controversy, the monsters to which skepticism and tyranny give birth will be forced to flee and his their ridiculous faces underground.

So the individual, absolutist reason is one thing, proceeding through geneses and syllogisms, constantly tending, through the subordination of persons, functions and characters, to systematize society; and the collective reason is another, accomplishing everywhere the elimination of the absolute, invariably proceeding through equations, and energetically denying, with regard to the society it represents, every system. Incompatibility of forms, antagonism of tendencies: what more could we want in order to maintain the distinction between these two natures?

Comments Off on Proudhon, “LVIII. — System of public reason, or social system” (Justice)

Filed under 1850s, Justice in the Revolution and in the Church, Pierre-Joseph Proudhon

Benjamin Colin, “To France” (1852)

TO FRANCE.

You sleep, France, and you are in irons! You, the advance guard of progress and the future, how long will you tolerate the ignominious régime that oppresses you, and remain sunk in torpor?

Does the blood of the victors of the Bastille and of the 10 August no longer flow in your veins?

Are 1830 and 1848 dead dates in your history?

Would you drink the cup of shame to the lees, without spewing it in the face of the eunuchs who present it to you?

If this were the case, nearly all hope would be lost for humanity.

But, no, it will not be this way. A day will come, and that day is perhaps not far off, when rising from your apathy and shaking off a terror unworthy of you, remembering your victories over despotism, you will rise, glorious in your energy and indignation, to exterminate the ignoble tyrant who oppresses you, with his crowd of vile lackeys.

Your anger will be that much more terrible the more it is contained, and as you will have to wash clean your honor, dragged through the muck by tasseled and mitered louts, and by the heroes of the late empire. You will avenge on the heads of the bandits and crooks, who have tracked them like wild beast, your dearest children, who made themselves the purest defenders of the Republic, and the right shamefully outraged. Woe, then, woe unto those who have cravenly tortured, transported, and shot them down, who have spilled the tears of their widows and orphans. For them, there will be neither grace nor mercy; there will be the justice of the people who will blow them away in a hurricane of iron and fire.

But it is of you above all, Bonaparte the perjurer, Bonaparte the counterfeiter, Bonaparte the assassin, whose hands are still steaming with the blood of CHARLET, with the blood of the martyrs of Clamecy and Béziers, it is of you, the great culprit, that a rigorous account will be demanded of your crimes and of your infamies. Your mad and petty ambition desires bagatelles and a Crown. Well! Listen: if on the steep slope where you slide, you are not stopped by the dagger of a Brutus, you could one day be crowned, as you deserve, by the hand of the executioner! ! !

BENJAMIN COLIN, Exile of the 2 December.

A LA FRANCE.

Tu dois France, et tu es dans les fers ! Toi, la sentinelle avancée du progrès et de l’avenir, jusques à quand supporteras-tu le régime d’ignominie qui t’oppresse, et resteras-tu plongée dans la torpeur ?

Est-ce que le sang des vainqueurs de la Bastille et du Dix-Août ne coule plus dans tes veines ?

Est-ce que 1830 et 1848 sont dans ton histoire des dates mortes ?

Boiras-tu jusqu’à la lie la coupe de la honte, sans la vomir à la face des eunuques qui te la présentent ?

S’il en était ainsi, ce serait presque à désespérer de l’humanité.

Mais non, il n’en sera pas ainsi. Un jour viendra, et ce jour n’est peut-être pas loin, où sortant de ton apathie et secouant une terreur indigne de toi, au souvenir de tes victoires sur le despotisme, tu te lèveras belle d’énergie et d’indignation pour exterminer l’ignoble tyran qui t’opprime, avec sa cohue d’infâmes valets.

Ta colère sera d’autant plus terrible qu’elle aura été plus comprimée, et que tu auras à laver ton honneur, traîné dans la boue par des goujats galonnés et mitres, et par des héros de bas-empire. Tu vengeras sur la tête des bandits et des scélérats, qui les ont traqués comme des bêtes fauves, tes enfans les plus chers, qui s’étaient fait les défenseurs les plus purs de la République et du droit indignement outragés. Malheur alors, malheur à ceux qui les ont lâchement torturés, transportés, fusillés, qui ont fait couler les larmes de leurs veuves et de leurs orphelins. Pour eux, il n’y aura ni grâce ni merci ; il y aura la justice du peuple qui les emportera dans un ouragan de fer et de feu.

Mais c’est à toi surtout, Bonaparte le parjure, Bonaparte le faussaire, Bonaparte l’assassin, dont les mains sont encore fumantes du sang de CHARLET, du sang des martyrs de Clamecy et de Béziers, c’est à toi, le grand coupable, qu’un compte rigoureux sera demandé de tes crimes et de tes forfaits. Ta folle et mesquine ambition veut des hochets et une Couronne ; eh bien ! écoute : si sur la pente rapide où tu glisses, tu n’es pas arrêté par le poignard d’un Brutus, tu pourras un jour être couronné, comme tu le mérites par la main du bourreau ! ! !

BENJAMIN COLIN, Proscrit du 2 Décembre.

Comments Off on Benjamin Colin, “To France” (1852)

Filed under 1850s, Benjamin Colin

Charles Fourier, “Neology”

NEOLOGY.

Has not a new Science the ability to use some new words and to create for itself, if necessary, a complete nomenclature? Would we refuse to the sciences the prerogative granted to the subordinate functions, which have their collection of technical terms chosen without method?

I will use that license with moderation, and when I am forced to resort to neology, it will be with a care to avoid NEOLOGISMS and arbitrariness, and support the denominations already accepted in the fixed sciences.

The same regularity will reign in the signs, the special numbers, the gamut  sand series, and the whole apparatus of the new science. I reiterate this opinion in the  Médiante (188), addressed to the meticulous and punctilious readers.


TRANSLATOR’S NOTE: See Mercier, 1801: “Neology is the art of forming new words for new or badly rendered ideas. Neologism is the mania for using new words needlessly and tastelessly. Neology has its rules; neologism has no guide by a vain caprice.”

NÉOLOGIE.

Une Science nouvelle n’a-t-elle pas la faculté d’employer quelques mots nouveaux et de se créer au besoin une nomenclature complète ? Refuserait-on aux sciences la prérogative accordée aux fonctions subalternes qui ont leur collection de termes techniques choisis sans méthode ?

J’userai sobrement de cette licence, et quand je serai forcé de recourir à la Néologie, ce sera avec la précaution d’éviter le NÉOLOGISME et l’arbitraire, et de me rallier aux dénominations déjà admises dans les sciences fixes.

Même régularité règnera dans les signes, les nombres spéciaux, les gammes et séries, et dans tout l’attirail de la nouvelle science. Je réitère cet avis à la Médiante (188), adressée aux lecteurs pointilleux et vétilleux.


TRANSLATOR’S NOTE: Mercier, 1801 : « La néologie est l’art de former des mots nouveaux pour des idées ou nouvelles ou mal rendues. Le néologisme est la manie d’employer des mots nouveaux sans besoin ou sans goût. La néologie a ses règles ; le néologisme n’a pour guide qu’un vain caprice ».

Comments Off on Charles Fourier, “Neology”

Filed under Charles Fourier, The Theory of Universal Unity

Louise Michel, “A Final Thought” (1887)


[The New Era — VIII]


A Final Thought

Diving into the past, we see it join with the future like the two extremities of a circular arc, and that circle, like a sound wave, awakens others, infinitely.

Eaten away by the world (from ancient India to ourselves), will the lost sciences germinate or are they dead in the flower?

Must we wait for new emanations for new beginnings? Will there be enough to return to the soil to provide the seeds of renewal and conditions proper to existence?

How many civilizations have fallen, how many scientific hypotheses have been overthrown by other hypotheses!

And yet, let’s go, let’s always go! Don’t we have whereof to quell the struggle for life? to replace the anxiety of stomachs, the general misery by general well-being?

Moreover, brains becoming more greedy than ever, it must be in order to satisfy them that the New Era shines.

If the love of humanity is powerless to make the hour of liberation sound on the fraternitary clock – the hour when crime will longer have a place – indignation will see to it.

Hate is pure as steel, sharp as an ax; and if love is fruitless, long live hate!

Pensée dernière

En plongeant dans le passé, on le voit se joindre à l’avenir comme les deux extrémités d’un arc de cercle, et ce cercle, pareil aux ondes sonores, en éveille d’autres à l’infini.Émiettées de par le monde ( de l’Inde antique jusqu’à nous ), les sciences perdues vont-elles germer ou sont-elles mortes dans la fleur ?

Faut-il attendre d’effluves nouvelles d’autres recommencements ? Suffira-t-il de retourner le sol pour donner aux germes du renouveau les conditions propres à l’existence ?

Combien de civilisations ont sombré, combien d’hypothèses scientifiques se sont renversées devant d’autres hypothèses !

Pourtant, allons, allons toujours ! N’a-t-on pas de quoi éteindre la lutte pour la vie ? de quoi remplacer l’anxiété des estomacs, la misère générale par le bien-être général ?

D’ailleurs, les cerveaux devenant plus que jamais avides, il faudra bien pour les satisfaire que brille l’Ère nouvelle.

Si l’amour de l’humanité est impuissant à faire sonner l’heure libératrice à l’Horloge fraternitaire — heure où le crime n’aura plus de place — l’indignation s’en chargera.

Là haine est pure comme l’acier, forte comme la hache ; et si l’amour est stérile, vive la haine !


[Memories of Caledonia]


 

Comments Off on Louise Michel, “A Final Thought” (1887)

Filed under Louise Michel, The New Era

Han Ryner, “The Secret of Don Juan” (1896)

THE SECRET OF DON JUAN

All of the accounts of the interview of Don Juan and the Commander are inaccurate, and the puerile words reported by various authors were not uttered. The genuine dialogue expressed deep, singular things, and it is perhaps my duty to make them known.

It is true that the statue invited the living man to dine, and that the living man accepted. And the man of stone admired the valor of the man of flesh. But he said, with a smile more sad than haughty:

“I have no need of courage. I am the one for whom danger does not exist.

The Commander asked, mocking:

“Do you believe yourself immortal?”

“No, replied the seducer. And yet I cannot die, I who am not living.

The statue, astonished, took a step back. And it exclaimed:

“You know that! Already!

“I realized it yesterday while walking in the forest.”

But the statue shook its heavy head gravely.

“What have you understood?” it said. “The words are vagaries and vanities. Each is rich with a thousand meanings, but the majority of these meanings are so shabby!… Perhaps you know nothing and have said nothing.

“I know myself and I have spoken myself. Now, Don Juan explained:

“Every living being is eternal. Oh, the noble and infinite poem of which each existence speaks a phrase. One phrase, do you hear? A single verb and a single music, the flower of a new sentiment marvelously blossoming on the stem of a new thought. Myself, this time around, I am a miserable and painful transition, creator of unity, without unity itself. Dispersed by my effort to embrace too much past and too much future, I am not of the present.

He mused some more, speaking slowly:

“Sometimes, when traveling, in certain places unknown to our present memory a strange nostalgia arises in us; we dream of living and dying in this setting which seems to be our setting. Spurred by their destiny this time, by the necessity of accomplishing all the work of the day, the others pass. The desire of an instant fades little by little like a dream. And they do not know what truth that lie was made of; they do not suspect that the passing uneasiness with the remembrance of a former sojourn or, more rarely, what I will dare to call the blind anticipation of a future life. I, who have nothing to do today, who was not a determined act and being, I have stopped everywhere, I have transformed into realities all my vague desires indifferently and given myself all the disappointments. I yawn, at the end of a wasted day, where I lay, bored, on the lying grass which beckons me.

He added, more bitterly:

“The noblest expression of unity is love. Certainly, the most faithful hear within them the call of many desires, fine memories or lovely premonitions. Each phrase of the poem is illuminated splendidly by the reflections of the preceding phrases, and it advances toward the uncertain glimmer that already seems to light the future. But I am not myself a new idea. I am not a new love. I am not an increase. I love no one, and no wealth is added to my treasure. A thousand kisses, soon terrifying, have brought to my lips the odor of corpses decay; and yet, mistresses of Don Juan, you were almost all, in some past existences, true beloveds and living loves. And you who nettle my soul as the green fruit nettles the teeth, ah! how sweet you will be in the future. I long to escape this transition made of a thousand irresolute stammerings, to finally be a destiny which affirms. For pity’s sake, statue, help my dispersion to die. Kill, I beg of you, the death that I am, so that, by the necessary trials, I may finally rise to the unity of a life and a love.”

The Commander did not make a movement.

Head hung low, Don Juan asked:—Has the beloved of my present life forgotten the rendezvous and she has not come on this earth? Or do I not know how to recognize her? Speak, if you know.

The statue kept silent.

Don Juan grasped it with both hands, wishing shake it. But despite his effort, it was still as a mountain.

Now, during the futile effort, he repeated the question. Finally he obtained a response,—a long snicker.

Then his vanquished hands pulled back from the statue. And on his lips appeared the light of the smile which understands and accepts.

“God is not mistaken,” he said. “Doubtless, the summary was necessary to the good order of the whole. But I thank you, Lord, for I sense it is at its end, the tiresome and tedious transition.”

Before the still and still silent statue, without the earth opening up, without the thunder groaning, Don Juan collapsed on the indifferent earth, apparently killed by the too exact consciousness of his nothingness.

LE SECRET DE DON JUAN

Tous les récits de l’entrevue de Don Juan et du Commandeur sont inexacts et les paroles puériles rapportées par les divers auteurs ne furent point prononcées. Le véritable dialogue exprima des choses profondes et singulières, et j’ai peut-être le devoir de les faire connaître.

Il est bien vrai que la statute invita le vivant à souper et que le vivant accepta. Alors l’homme de pierre admira la vaillance de l’homme de chair. Mais celui-ci, avec un sourire plus triste que hautain:

— Je n’ai nul besoin de courage. Je suis celui pour qui le danger n’existe pas.

Le Commandeur interrogea, railleur:

— Te croirais-tu immortel?

— Non, répondit le séducteur. Et cependant je ne puis mourir, moi qui ne suis pas un vivant.

La statue fit, d’étonnement, un pas en arrière. Et elle s’exclama:

— Tu sais cela! Déjà!

— J’ai compris, hier, en me promenant dans la forêt.

Mais la statue secoua lourdement sa tête lourde.

— qu’as-tu compris? dit-elle. Les mots sont caprices et vanités. Chacun est riche de mille significations, mais la plupart de ces significations sont de telles pauvretés! . . . Peut-être tu ne sais rien et tu n’as rien dit.

— Je me connais et je me suis dit. Or, Don Juan expliqua:

— Tout vivant est éternel. O le noble poème infini dont chaque existence dit une phrase. Une phrase, entends-tu? Un seul verbe et une seule musique, la fleur d’un sentiment nouveau merveilleusement épanouie sur la tige d’une pensée nouvelle. Moi, cette fois-ci, je fus une misérable et pénible transition, créatrice d’unité, elle-même sans unité. Dispersé par mon effort pour embrasser trop de passé et trop d’avenir, je ne suis pas du présent.

Il songea encore, parleur lent:

—Parfois, en voyage, devant certains, lieux inconnus à notre mémoire actuelle, une étrange nostalgie naît en nous ; nous rêvons de vivre et de mourir dans ce cadre qui semble notre cadre. Talonnés par leur destinée de cette fois, par la nécessité d’accomplir toute la besogne de la journée, les autres passent. Le désir d’un instant s’évanouit peu à peu comme un rêve. Et ils ne savent pas de quelle vérité était fait ce mensonge; ils ne se doutent pas que l’inquiétude bientôt disparue était la réminiscence d’un ancien séjour ou, plus rarement, ce que j’oserai appeler l’aveugle prévision d’une vie future. Moi qui n’avais rien à faire aujourd’hui, moi qui n’étais pas un acte et un être déterminés, je me suis arrêté partout, j’ai transformé en réalités tous mes vagues désirs indifférents et je me suis donné toutes les déceptions. Je bâille, à la fin d’un jour inoccupé, où je me suis étendu, ennuyé, sur les gazons menteurs qui me firent signe.

Il ajouta, plus amer:

—L’expression la plus noble de l’unité, c’est l’amour. Certes, le plus fidèle entend en lui l’appel de plusieurs désirs, beaux souvenirs ou adorables pressentiments. Chaque phrase du poème s’éclaire fantastiquement du reflet des phrases précédentes, et elle marche vers la lueur incertaine que semble déjà allumer l’avenir. Mais moi je ne suis pas une idée nouvelle, je ne suis pas un amour nouveau, je ne suis pas un accroissement. Je n’ai aimé personne, nulle richesse ne s’est ajoutée à mon trésor. Mille baisers, vite épouvanté, ont mis à mes lèvres l’odeur des pourritures et des cadavres; et pourtant, ô maîtresses de Don Juan, vous fûtes presque toutes, en des existences passées, de véritables bien-aimées et de vivantes amours. Et vous qui agaciez mon âme comme le fruit vert agace les dents, ah! combien vous me serez douces dans le futur. Il me tarde d’échapper à cette transition faite de mille balbutiements hésitants, d’être enfin une destinée qui affirme. Par pitié, ô statue, aide ma dispersion à mourir. Tue, je t’en supplie, la mort que je suis, afin que, par les nécessaires épreuves, je monte enfin à l’unité d’une vie et d’un amour

Le Commandeur n’eut pas un mouvement.

Tête basse, Don Juan interrogea: —La bien-aimée de ma vie actuelle a-t-elle oublié le rendez-vous et n’est elle pas venue sur cette terre? Ou n’ai-je point su la reconnaître? Parle, si tu sais.

La statue se taisait.

Don Juan la saisit à deux mains, voulut la secouer. Sous son effort, elle fut immobile comme une montagne.

Or, pendant l’effort inutile, il répétait la question. Il obtint enfin une réponse,—un long ricanement.

Alors ses mains vaincues s’éloignèrent de la statue. Et il eut sur les lèvres la clarté du sourire qui comprend et qui accepte.

—Dieu ne se trompe point, dit-il. Sans doute, le résumé était nécessaire à l’ordonnance belle de l’ensemble. Mais je vous remercie, Seigneur, car je la sens terminée, la transition fatigante et ennuyeuse.

Devant la statue immobile et qui se taisait, sans que la terre s’entr’ouvrit, sans que le tonnerre grondât, Don Juan s’éecroula sur le sol indifférent, apparence tuée par la trop exacte conscience de son néant.


Working translation by Shawn P. Wilbur; from The Smart Set, March 1915.

Originally published as
“Une Transition,” L’Humanité intégrale: organe immortaliste 2 no. 9 (November, 1897): 213-214.

Comments Off on Han Ryner, “The Secret of Don Juan” (1896)

Filed under Han Ryner

Louise Michel, “Old Chéchette” (1884)

Old Chéchette

There are some beings so disgraced by nature, so strange to look at or hear, that their aspect alone is a subject for sad studies for some, of wild mockeries for others.

Some have not always been this way: some of them have had some accident, whether moral or physical, while others, by letting themselves idly go from fatigue or laziness, are brought low to some degree and, on that slope, there is no reason for them to stop.

Others still (and this is dreadful for humanity) become thus under the pressure of persecutions.—The majority have not been afflicted from their birth.

Chéchette was a poor woman who had always been seen as old and always seen as mad. Two poor recommendations for the little rascals who are far from respecting either.

The house of Chéchette was the woods; her store was the woods; the nest of her childhood and the sanctuary of her old age, were always the woods.

Where did she come from? Nobody knew anything about it, nor did she. The first time she had been seen, already old, she came from another wood where her mother and raised her, and had just died.

Chéchette loved her mother in her way. She went to another village and settle there in the middle of the forest.

She was a strange creature, no doubt the last offspring of some nomadic race.

As long as they lasted, she nourished herself with wild fruit; and, during winter, she had her storehouse, where the red berries of the rowan trees, the oily beechnuts, acorns, and all the riches of the forest were heaped up.

Sometimes the squirrels, boars and rats visited her storehouse, for the rock that served her as a shelter was generously covered… If, on her return from some long promenade, she no longer found anything there, Chéchette began her provisioning again. When the accident happened in winter, she went as far as the village and asked for bread.

Some pitied the poor madwoman and generously filled the rages that served her as an apron or gave her other clothing; to those she wished, in her own language, a multitude of good things.

The others mocked her. Then Chéchette let our a very expressive grunt; it was her way, perhaps, of wishing evil.

The food that was given to her, a bit less coarse than her own, seemed to her a series of feasts as long as they lasted. Sometimes, having taken too much in the beginning, she slept for a long time, after the manner of snakes and lizards.

The shape of the clothing was of no concern to her; male or female, it mattered little; but she loved trimmings very much, especially when they had things that shone.

Malicious children sometimes offered her clothes adorned with bells and other ridiculous things; but if they had the misfortune to laugh, Chéchette threw their present in their face; often she even divined their bad intentions without them needing to laugh, for she had a well-developed instinct.

Those who have seen the grimacing statuettes of the middle ages may perhaps get an idea of Chéchette.

She was horribly lame and so one-eyed that her left eye had nearly disappeared.

Her mouth, open wide, showed all her teeth, in the manner of an orangutan—or a gorilla.

Her hands, enormous, gnarled and hairy, her big feet, the thick mane of red hair that hung down almost to her eyebrows, everything about her recalled the ugliest gnomes, the most hideous apes.

This being clung, she loved like a dog; it is true that she would have bitten in the same manner.

She never turned back from her sympathies or antipathies.

As for the wild animals, they never attacked Chéchette, doubtless taking her for a member of their own family.

The person to whom she had shown the most affection was a poor widow, the mother of three children.

When Madeleine Germain went to gather dead wood, Chéchette always found way there to help make up the bundles, or rather to make some enormous ones, which she carried to her house with an incredible ease.

The woods were her domain; there she had an entirely different air than in the village. Chéchette seemed a supernatural being, rather that a grotesque one.

The bad sorts in the village teased Madeleine a great deal about that friendship; they laughed especially when she allowed the horrible old woman to cradle the little children in her long arms, who played with her as with a faithful dog.

The children laughed no less joyfully, and Madeleine worried very little about the bad sorts.

One summer night, when everyone slept deeply, after the fatigues of a hot day spent working in the fields, they heard ring out the only cry that roused everyone in the countryside: Fire! Fire!

Why do all the other perils that can affect their peers leave the inhabitants of the countryside unmoved?

It would be horrible to think that is it a feeling of selfishness, because in a fire each fears for their own home. But the fact is that often the unfortunate have cried out for help for a long time and have died without help.

That night, as someone shouted “Fire!” everyone was up immediately.

Madeleine’s house blazed like a torch;—one of the children had, while playing, lit a small fire near a door, and, during the night, the poor cabin of wood and thatch had caught fire.

Although they lined up to man the pumps, the fire did not slacken.

Madeleine held two of her children in her arms and struggle, in desperation, against those who wanted to prevent her from seeking the third in the flames.

He was believed lost.

Suddenly they saw someone enter resolutely into the middle of the fire; it was Chéchette. She had seen that one of the children was missing. The charred roof collapsed with a crash, the flame swirled splendid and triumphant, beaming its thousand tongues toward the heavens.

Some moments passed. Chéchette reappeared, the child in her arms, and set him down before his mother.

She was beautiful thus, the poor madwoman, in that act of devotion that had cost her life.

Her hair, her face, her whole body was covered with large burns; her eyes shone with an infinite joy.

Chéchette, exhausted, fell to rise no more. As for the child, he recovered easily from his swoon.

Even today, Madeleine and her children often carry to the cemetery, and lay on the grass that covers the poor madwoman, flowers from the forest that she loved so much.

Never mock the mad or the old.

La vieille Chéchette

Il y a des êtres tellement disgraciés de la nature, tellement étranges à voir ou à entendre, que leur seul aspect est un sujet de tristes études pour les uns, de folles moqueries pour les autres.

Plusieurs de ces êtres−là n’ont pas toujours été ainsi :les uns ont eu quelque accident au moral ou au physique, les autres, à force de se laisser mollement aller à la fatigue ou à la paresse, sont descendus de quelques degrés et, sur cette pente−là, il n’y a plus de raison pour qu’on s’arrête.

D’autres encore (ce qui est affreux pour l’humanité) sont devenus ainsi sous la pression des persécutions. — Ce n’est pas le plus grand nombre qui ont été frappés dès leur naissance.

Chéchette était unt pauvre femme qu’on avait toujours vue vieille et toujours vue folle. Deux mauvaises recommandations pour les petits mauvais sujets, qui sont loin de respecter l’un et l’autre.

La maison de Chéchette, c’était le bois ; son magasin, c’était le bois ; le nid de son enfance, l’asile de sa vieillesse, c’était toujours le bois.

D’où venait−elle ?personne n’en savait rien, ni elle non plus. La première fois qu’on l’avait vue, déjà vieille, elle sortait d’un autre bois où sa mère l’avait élevée et venait de mourir.

Chéchette aimait sa mère à sa manière. Elle s’en alla dans un autre village et s’y établit au milieu de la forêt.

C’était une étrange créature, dernier rejeton sans doute de quelque race nomade.

Tant que l’été durait, elle se nourrissait de fruits sauvages ; et, pendant l’hiver, elle avait son magasin, où étaient entassés les baies rouges des sorbiers, les faînes huileuses, les glands, toutes les richesses de la forêt.

Parfois les écureuils, les sangliers, les rats visitaient son magasin :car le rocher qui lui servait d’abri était couvert largement… Si, à son retour de quelque promenade lointaine, elle ne trouvait plus rien, Chéchette recommençait ses provisions. Quand l’accident arrivait en hiver, elle allait jusqu’au village et demandait du pain.

Les uns avaient pitié de la pauvre folle et remplissaient largement le haillon qui lui servait de tablier ou lui donnaient d’autres vêtements ; à ceux−là, elle souhaitait, dans sa langue, une infinité de belles choses.

Les autres se moquaient d’elle. Alors Chéchette faisait entendre un grognement fort expressif ; c’était sa manière peut−être de souhaiter le mal.

La nourriture qu’on lui donnait, un peu moins grossière que la sienne, lui semblait une suite de festins tant qu’elle durait. Quelquefois, en ayant pris beaucoup pour commencer, elle s’endormait longtemps, à la manière des serpents et des lézards.

La forme des vêtements lui était indifférente, d’homme ou de femme, peu lui importait ; mais elle aimait beaucoup les garnitures, surtout quand il y avait des choses qui brillent.

Les enfants méchants lui offraient parfois des vêtements ornés de grelots et d’autres choses ridicules ; mais, s’ils avaient le malheur de rire, Chéchette leur jetait leur présent à la figure ; souvent même elle devinait leur mauvaise intention sans qu’ils eussent besoin de rire, car elle avait l’instinct fort développé.

Ceux qui ont vu les statuettes grimaçantes du moyen âge peuvent se faire une idée de Chéchette.

Elle était horriblement boîteuse et tellement borgne que son œil gauche avait presque disparu.

Sa bouche, largement ouverte, laissait passer toutes les dents à la manière de l’orang−outang — ou du gorille.

Ses nains, énormes, noueuses et velues, ses larges pieds, l’épaisse crinière de cheveux roux qui descendait presque jusqu’à ses sourcils, tout en elle rappelait les plus vilains gnomes, les plus hideux singes.

Cet être−là s’attachait, elle aimait comme un chien ; il est vrai qu’elle eût mordu de même.

Elle ne revenait jamais de ses sympathies ni de ses antipathies.

Quant aux animaux sauvages, ils n’avaient jamais attaqué Chéchette, la prenant sans doute pour un membre de leur famille.

La personne à laquelle elle avait jusque−là témoigné le plus d’affection était une pauvre veuve, mère de trois petits enfants.

Lorsque Madeleine Gernain allait ramasser du bois mort, Chéchette se trouvait toujours là pour l’aider à faire ses fagots, ou plutôt pour lui en faire d’énormes, qu’elle portait jusqu’à sa maison avec une aisance incroyable.

Le bois était son domaine ; elle y avait tout à fait un autre air qu’au village. Là Chéchette semblait plutôt un être surnaturel qu’un être grotesque.

Les méchants du village plaisantaient beaucoup Madeleine sur cette amitié ; ils riaient surtout lorsqu’elle laissait l’horrible vieille bercer dans ses longs bras les petits enfants, qui jouaient avec elle comme avec un chien fidèle.

Ceux−ci n’en riaient pas moins joyeusement et Madeleine s’inquiétait fort peu des mauvais plaisants.

Une nuit d’été, que tout le monde dormait profondément, après les fatigues d’une chaude journée employée à travailler dans les champs, on entendit retentir le seul cri qui fait lever tout le monde à la campagne :Au feu !au feu !

Pourquoi tous les autres périls qui peuvent atteindre leurs semblables laissent−ils insensibjes les habitants des campagnes ?

Ce serait horrible de croire que c’est un sentiment d’égoïsme, parce que dans l’incendie chacun craint pour sa propre demeure. Toujours est−il que, souvent, des malheureux ont crié à l’aide pendant longtemps et sont morts sans secours.

Cette nuit−là, comme on criait au feu, tout le monde fut immédiatement debout.

La maison de Madeleine brûlait comme un flambeau ; — l’un des enfants avait, en jouant, allumé un petit feu près d’une porte, et, pendant la nuit, la pauvre cabane de bois et de chaume avait flambé.

On eut beau faire la chaîne pour entretenir les pompes, le feu ne ralentit pas.

Madeleine tenait dans ses bras deux de ses enfants et luttait, en désespérée, contre ceux qui voulaient l’empêcher d’aller chercher le troisième au milieu des flammes.

On le croyait perdu.

Tout à coup on vit quelqu’un entrer résolûment au milieu des flammes ; c’était Chéchette. Elle avait vu qu’un des enfants manquait. Les charpentes calcinées croûlaient avec fracas, la flamme tournoyait superbe et triomphante, dardart ses mille langues vers le ciel.

Quelques instants s’écoulèrent. Chéchette reparut, elle tenait l’enfant dans ses bras et le déposa évanoui devant sa mère.

Elle était belle ainsi, la pauvre folle, dans cet acte de dévouement qui allait lui coûter la vie.

Ses cheveux, son visage, tout son corps étaient couverts de larges brûlures ; son œil brillait d’une joie infinie.

Chéchette, épuisée, tomba pour ne pas se relever. Quant à l’enfant, il revint facilement de son évanouissement, car elle l’avait couvert de ses haillons et de son corps pour le garantir.

Aujourd’hui encore, Madeleine et ses enfants vont souvent porter au cimetière, sur l’herbe qui recouvre la pauvre folle, des fleurs des bois qu’elle aimait tant.

Ne vous moquez jamais des fou ni des vieillards.

Comments Off on Louise Michel, “Old Chéchette” (1884)

Filed under Louise Michel, Tales and Legends

Louise Michel, “The Claque-Dents,” Ch. II


[Chapter I]


II

At the home of young Stéphane’s mistress there occurred a scene at once burlesque and sinister.

Thirty thousand francs, won at the tables when chance was on his side, had allowed him to buy the bed and the jewels; he tried Lucrèce’s coral necklace on Marguerite. On her marble neck, its red line made the mark of the scaffold.

Marguerite was vaguely aware of this thought of Stéphane’s. He saw her put her hand to her neck, as if to a wound. An intuition of the crime passed through him, while a sudden fear engulfed the unfortunate girl.

The thought of remaining alone with her gripped him with fear.

“I would really like,” she said, “to go to the theatre. Tonight at the Opéra-Comique they’re performing The Woman in the Red Necklace.”

In Stéphane’s glaucous eyes there was a flash.

“Ah!” he said, “It is the role of the ghost; a costume all of black crêpe, which makes the illusion of a dark cloud with a red line at the neck. It is the murdered woman!”

He blushed as he spoke: it was then, no doubt, that a feeling first gripped him. Marguerite blushed as well, as their thoughts met.

The square of the Roquette Prison where, soon, he would see the condemned man who waited, appeared to Stéphane, sending a bit of blood to his pale face.

“It is too late!” he responded, “to go to the theater.”

“We will see the fifth act.”

He did not respond—both had become pale again. He had just considered killing her. She thought of the twist fate that had made her, on this night, grant leave to her maid.

They were absolutely alone—all the noises outside were extinguished.

The hallucination held them, one like the serpent and the other like the bird. He began to stalk her. The idiot had evolved into a monster.

Seated on the bed, in a white peignoir, the coral necklace on her neck, she already appeared to him as a ghost. The crime was accomplished before the victim was struck.

Some empty words escaped their lips. Marguerite felt lost; Stéphane explained the scene, which would implacably repeat itself, and touched her neck.

“You see! It is here that Gaspard struck.” (This was the name of the presumed murderer.) “An axe-blow on the nape of the neck. The blood spurted like a shower. The robe was soaked in it!”

“There is no axe here, “ thought Marguerite. He regretted that he could not have Lucrèce’s tunic, which remained with the pieces of evidence. “I will have Marguerite’s,” he said to himself, and there his thoughts halted, suddenly, brutally.

There was a few moments’ silence, then Stéphane broke it suddenly.

“We will reconstruct the scene.”

The obsession enveloped them. For her part, Marguerite felt faint; she only wondered if it would be over soon; her mind was already failing.

In the dark night outside, the silence was interrupted by a loud cry rending the air; the wail of a man or beast whose throat is being slit.

At that cry, like a plea, Marguerite dashed towards the door: death gave warning.

That flight was the signal for Stéphane and he launched himself in pursuit.

Perhaps, if she had not moved, he would have watched her until daylight without killing her; now that she wanted to escape, the man became a wild beast pursuing its prey.

Crossing the room, Stéphane snatched, from a display of weapons, a hatchet embellished with arabesques. Its steel edge made stars in the shadows. He threw a hand on the shoulder of his victim, drew her back towards the bed, where he slaughtered her, and on the red line of the necklace his neurotic arm struck a terrible blow.

There was one single cry, to which no one responded: they heard so much of that sort of thing from that apartment!

Then, quietly, with the calm of cataleptic sleep, Stéphane washed his hands, collected the jewelry, took the gold in the drawer, and walked toward the door.

On the threshold, he turned back toward Marguerite, and looked at her for a long time, filling his eyes with that horrible sight, nourishing his imbecile being with the odor of the blood, and, setting a lighted candle at the foot of the bed, he descended the stairs, returned home, and slept soundly. In the morning when the bookseller’s shop opened, across from her windows, the light was still burning in Marguerite’s apartment,

“There is one,” he said, “who passes some merry nights.”

II

Chez la maîtresse du jeune Stéphane se passait une scène burlesque et sinistre à la fois.

Une trentaine de mille francs, conquis au jeu où il avait aidé la chance, lui avait permis l’achat du lit et des bijoux; il essayait à Marguerite le collier de corail de Lucrèce, dont la ligne rouge faisait, sur le cou de la fille de marbre, la marque de l’échafaud.

Marguerite eut vaguement conscience de cette pensée de Stéphane, il la vit porter la main à son cou comme à une blessure, une intuition du crime passa sur lui, en même temps qu’un effroi subit envahissait la malheureuse.

La peur la tenait de rester seule avec lui.

— Je voudrais bien, dit-elle, aller au théâtre: on joue ce soir à l’Opéra-Comique la Femmeau collier rouge.

Les yeux glauques de Stéphane s’emplirent d’une lueur rapide.

— Ah! dit-il, c’est le rôle du spectre ; un costume tout de crêpe noir, qui fait l’illusion d’un nuage avec une ligne rouge au cou. C’est la femme assassinée !

Il rougit en disant cela: c’était là, sans doute, qu’il avait subi une première impression, Marguerite rougit également, leurs pensées se rencontraient.

La place de la Roquette où, bientôt, il irait voir le condamné qui attendait, apparut à Stéphane, envoyant un peu de sang à sa face pâle.

— Il est trop tard! reprit-il, pour aller au théâtre.

— Nous verrons le cinquième acte.

Il ne répondit plus — tous deux étaient redevenus blêmes; lui, venait de songer à la tuer, elle, pensait à la fatalité qui lui avait fait, cette nuit-là, accorder un congé à sa bonne.

Ils étaient absolument seuls — tous les bruits du dehors s’éteignaient.

L’hallucination les tenait, l’un comme le serpent, l’autre comme l’oiseau; il commençait à la guetter, l’imbécile avait évolué en monstre.

Assise sur le lit, dans un peignoir blanc, le collier de corail au cou, elle lui apparaissait déjà spectre, le crime était accompli avant que la victime fût frappée.

Des paroles vides s’échappaient de leurs lèvres, Marguerite se sentait perdue; Stéphane expliquant la scène, qui implacablement allait se renouveler, lui toucha le cou.

— Tu vois! c’est ici qu’a frappé Gaspard (ainsi se nommait l’assassin présumé): un coup de hache sur la nuque, le sang a jailli comme une gerbe, la robe en était remplie!

Marguerite pensa qu’il n’y avait pas là de hache, lui, regrettait de n’avoir pu avoir la tunique de Lucrèce qui était restée avec les pièces à conviction; j’aurai celle de Marguerite, se disait-il, son idée s’arrêtait là, brutalement, bestialement.

Il y eut un silence de quelques minutes, Stéphane le rompit tout à coup.

— Nous allons refaire la scène.

L’obsession l’enveloppait ; de son côté, Marguerite défaillait, elle se demandait seulement si ce serait bientôt fini, sa pensée avait déjà sombré.

Au dehors la nuit obscure, le silence qu’interrompit un grand cri déchirant l’air; la plainte d’un homme ou d’une bête qu’on égorge.

A ce cri comme à un appel, Marguerite s’élança vers la porte : la mort l’avertissait.

Cette fuite fut le signal pour Stéphane, il s’élança à sa poursuite.

Peut-être, si elle n’eût pas remué, qu’il l’eût guettée jusqu’au jour sans la tuer; maintenant qu’elle voulait s’échapper, l’homme devenu fauve poursuivait sa proie.

En traversant le salon, Stéphane arracha à une panoplie une hachette enjolivée d’arabesques dont le tranchant d’ac1er étoilait l’ombre. Il jeta une main sur l’épaule de sa victime, la ramena vers le lit, où il l’abattit, et sur la ligne rouge du collier frappa de son bras névrosé un coup terrible.

Il y eut un seul cri auquel nul ne répondit: on entendait tant de chose sortir de cet appartement!

Alors, tranquillement, avec le calme du sommeil cataleptique, Stéphane se lava les mains, ramassa les bijoux, prit l’or dans les tiroirs, et se dirigea vers la porte.

Sur le seuil, il revint vers Marguerite, la regarda longtemps, remplissant ses yeux de cette horrible vue, nourrissant son être débile de l’odeur du sang, et posant au pied du lit une bougie allumée, il descendit l’escalier, rentra chez lui et s’endormit profondément.

La lumière brûlait encore chez Marguerite quand au matin s’ouvrit la boutique du libraire, en face des fenêtres.

— En voilà une, dit-il, qui passe de joyeuses nuits.


[Chapter III]


Comments Off on Louise Michel, “The Claque-Dents,” Ch. II

Filed under Louise Michel, The Claque-Dents

A Handwritten Manuscript by Ravachol (1892)

If I had to pick the worst-case scenario for works that I have actually managed to translate, this manuscript piece, handwritten by Ravachol and then reproduced in a newspaper, probably takes the prize. The manuscript combines bad spelling, horrible penmanship, rotten grammar and nonexistent punctuation. Decoding it was a long process, but also a very entertaining one.

A HANDWRITTEN MANUSCRIPT BY RAVACHOL

Since his condemnation to death, Ravachol was written a great deal in prison. Here is a long handwritten text that we have been able to obtain, not without great difficulties. We have confided the reproduction of this interesting document to the house of Sédard in Lyon. It is written on two pages, and in it Ravachol explains his theories.


Society can only be improved by a complete transformation of its organization. The most advanced political reforms, such as a tax on revenue and pensions for old age, all sound good to the ears of a great number of people. They don’t understand that if they were imposed the proprietor would fall back on his tenants for the pension fund. The government is obliged to impose new taxes, but since we complain that it cannot be enough to provide for our necessities, we run the risk of dying before we have the pension because of the privations that we have to bear, which can only shorten life. There are men who believe that if we put a high tax on fine wines we could decrease the cost of table wines. [It is an] error. The one who drinks fine wines is not a worker. It cannot be the one who makes nothing who pays. It will thus always be the one who works who pays the taxes, in whatever ever form they present themselves. Now the reduction of the workday to eight hours is an increase of wages. Eight hours of labor would be enough to satisfy the men who reflect. Indeed, what effort is necessary in order to obtain them! And if we succeed, what would we gain, exchanging for a greater number put to work temporarily? A little more time to rest and reflect, which is always good. But with the perfection of tools the number of idle workers will soon be as considerable as before. Thus, monthly demands to obtain the same result, an illusory increase in wages. For if the bosses consent to increased wages they can augment their products, so that that by earning more we will pay more dearly. So there is nothing to gain by this reform, which always leaves us to die of hunger in the midst of abundance and indeed products we lack, necessary things. And those [who starve are] the same who have produced by their labor that surplus production. Isn’t the world upside down to be deprived of things of all sorts, because there is more than enough of them to put an end to a state of things that is only disorder. We want to substitute an anarchic organization, which is the putting-in-common of all the world’s goods, whatever they may be. There will be no more proprietors and bosses. No more money. Everyone will work except the children, the infirm and the elderly. And we will have no need to produce useless and harmful things, such as forts, armor, cannons, rifles, or anything made with the intention of killing men. No need to falsify silk … which is burned when it suffers all [the dyer’s] operations and which is no longer silk, but a dangerous product, because of the poisons that have been attached to it. While one can dye the silk without charging it and with inoffensive products [but] that will be done when men no longer have to speculate on men. [Then] I would not seek to falsify the things that I am charged to make by hand, since it would get me nothing in return, since there will be no more money and since I have all the things that are useful to me. I need shoes and clothing. I only have to ask for them to take them. No more need, as today, to create demand by printing advertisements, which are then distributed. No more useless things to make. Everyone is interested in making fine things, of the first quality. No more need of the locksmith… No more fear of the thief, who could never make a profit on things that could not be found there. No more need of the strongbox, lock … or coin-purse. No more need of the rural police, the gendarmes, the sergeant, … the snitch, all the prison guards, the lawyers, the jurors, the sub-prefect, the deputies, the senator, the presidents of all sorts. Women will no longer have to prostitute themselves to live. No more need of the caisse d’emploi, of excise, regulations, bailiffs, notaries, or bankers. No more need of soldier, cannons, rifles, sabers, torpedo boats, armor, or forts. Everyone being concerned with conserving things, they will just surround and protect them better.

Konigstein-Ravachol

UN AUTOGRAPHE DE RAVACHOL

Ravachol, depuis sa condamnation à mort, a beaucoup écrit en prison. Voici un long autographe de lui, que nous avons pu nous procurer, non sans de grandes difficultés. C’est à la maison Sédard de Lyon que nous avons confia la reproduction de cet intéressante document, que est écrit sur deux pages, et dans lequel Ravachol expose ses théories.


La société ne peut être amélioré que par une transformation complète de son organisation, les reformes politiques les plus avancés, tel que impôt sur le revenue caisse le retraite pour la vieillaisse que tous ce la sonne bien a lareille d’un grand nombre de gens ils ne compraine pas que si l’on impose le proprietair ce lui a se raba sur ses locatair pour la caisse de retraite le gouvernement est obligé de mettre les impôts nouveau mai puisque nase nous plaignon de ne pas pouvoir nous sufit et qu’il faill réduir sur notre nécessaires nous risquions de mourir avant d’avoir le retraite par suite des privations que nous aurons suporte et que ne peuvent qu’abrege la vie il y a des hommes qui croi que si l’on mettait une très fort impôt sur les vins fin on pourrai trouver a reduir le pri des vins ordinaires creur ce lui qui boi les vins fins n’est pas un travailleur est comme ca ne peu pas être ce lui qui ne fait bien qui paye se sera donc toujour ce lui qui travaille que payera les impôts sous n’importe qu’il forme il soit présenté maintenant voyon pour la réduction de la journée la travaille a huit heure est une augmentation de salaire huit heure le travaill se serai bien peut pour satisfair des hommes qui réfléchissent en effet que de peine il fau se donne pour les obtenir est si l’on y réussi qu es qu il juara de changer un plus grand nombre de bra occupe a moment et un peu plus de temps pour se repose et réfléchir ce que est toujours bon mai l’outillage se perfectionnant le nombre d’ouvre inoccupé serai bientôt aussi considérable qu’avant donc nouvell réclamation pour obtenir de meme result un augmentation de salaire illusior car si les patrons conssantes a augmente le salair ils peuvent augment leurs produits ce qui ferai que en gagnant davantage nous payeron plus cher donce rien a obtenir par ses reforme que nous laisserais toujours mourir le fin au mileu de la bondance et en efet au produit on manque des chose nécessair et ceux la mêmes qui on produit par leurs travail de surcroît de production mis ce pas le monde ren**ver ce la être priver des chose de toutes sortes parce qu’il y en de trop et bien pour mettre fin a un état de chose que n’est que désordre nous voulon y substitue une organisation anarchique qui est la mise en commun des tous les bien de la terre quel qui le sait il n’y a plus le propriétaire et le patron plus d’argent tous le monde travaillera excepte les infants les infirmes et les vieillars et l’on aura pas besoin de produire les choses inutiles et nuisibles tels que des fort des blindages les cannon les fusils tous ce qu’il fait dans l’intention de tuer des hommes plus besoin de falsifie la soie qu** d’un kilog on liu fait prendre en tintier 3 et 4 kilog de d*** et pour fair ses produit chimique il a labu travaille beaucoup en suite pour appliquer ses produits a la soie qui est bruler lorsque est la subit toutes ses opérations et qui n’est plus de la soie mas un produit dangereux a cause des poisons qui on y a fixe tandis qu’on peu teindre la soie sans la charger a avec produit inoffensif ce qui a abrègerai le travail a 3 quart ce la fera lorsque les homme n’aurons plus a se procede sur les hommes est le choses exemplie je sui charge de fair du main je ne chaircherai pas a le falsifie puisque sera ne me reporterai rien puisqu’il n’y a plus d’argent et que jai tout les choses que me sont util jai besoin de chausseur d’*evetement je n’ai qu’a les demender au les prendre plus besoin comme au produit le jour ne la reclame en faisan imprime des prospectus reclames qui son ensuite distribue plus rien d’inutil a fair tout le monde est intéresser a fair des choses bonne est de premier qualité plus besoin de serurie car on asergi plus a craindre les voleur qui ne jamais tirer a un profit les chose qui ne se residrait plus plus besoin le cofr fort de serir de reroie de partemonnaie plus besoin de garde champêtre de gendarme de sergent de ril le mouchard de toute de gardien de prison d’avocats des jures le souprefet le deputes le sénateur le présidents de touts sorts le femmes n’aurai plus le prostitue pour vive plus besoin de caisie d’emploi d’octroi de régis de huissier de notair de banquier plus besoin de solida de canon de fusils de sabre des torpilleurs de blindage des fort tou le monde étant interese a la conservation des chose elle n’enserait qu mieu protéger.

Konigstein-Ravachol


“Un autographe de Ravachol,” l’Echo de Lyon 4 no. 1087 (July 12, 1892): 1.

ravachol-autographe

Comments Off on A Handwritten Manuscript by Ravachol (1892)

Filed under Uncategorized